Le Pr Englander et le Pr Rolland anticipent la menace du fentanyl !

Publié le : 18.12.2023

La crise des opioïdes

Le rapport entre les séries Painkiller, Marchands de douleur, Euphoria ou Grey’s Anatomy ? Ces séries abordent toute la crise majeure des opioïdes qui décime les Etats-Unis depuis 20 ans. Le fentanyl, responsable de millions de morts Outre-Atlantique, représente un danger majeur. L’Europe a pour le moment été épargnée, et le Pr Englander vient à Lyon pour partager son expérience à ce sujet avec les équipes d’addictologie.

Une collaboration internationale soutenue par la Chaire CIC !

Le Pr Honora Englander est lauréate de la Chaire CIC, programme porté par la Fondation Neurodis et soutenu par le CIC Lyonnaise de banque. Il s’agit d’un dispositif qui permet aux équipes de la région AURA d’inviter des experts étrangers pour des séjours de 6 mois maximum. L’objectif : le partage de connaissances !

Une discussion s’est nouée entre le Pr Benjamin Rolland, chef de service du Service Universitaire d’Addictologie de Lyon et la chercheuse américaine. Afin que celle-ci puisse venir collaborer un an en France, plusieurs financements ont été nécessaires : l’OHSU son employeur américain, l’US Fulbright, l’hôpital Le Vinatier et la Fondation Neurodis, qui avec leurs appuis conjugués rendent possible cette prestigieuse collaboration. Le Pr Englander nous a tout raconté, découvrez son interview !

Quels sont vos travaux aux Etats-Unis?

Je suis professeur de médecine et addictologie à OHSU à Portland Oregon, aux États-Unis, où je dirige une grande équipe impliquée à la fois dans les soins aux patients, la recherche, la formation, et la politique.

J’ai commencé ce travail il y a à peu près 10 ans quand je travaillais comme médecin hospitalier. J’ai soigné de plus en plus de patients hospitalisés pour des complications de dépendance aux drogues – par exemple, des infections ou le trauma. Beaucoup étaient jeunes, dans la vingtaine ou au début de la trentaine. Malgré mes efforts, j’ai vu tant de patients mourir par manque d’accès aux traitements de leur addiction.  À ce moment-là, il n’y avait pas d’addictologie dans les hôpitaux – à mon hôpital et partout aux Etats-Unis. C’est pour pallier ce manque que j’ai développé notre équipe, qui s’appelle IMPACT.

IMPACT est l’une des premières équipes d’addictologie en milieu hospitalier aux États-Unis. Au fil des années, nous sommes devenus un centre de recherche et de formation de référence pour beaucoup d’hôpitaux aux USA. Nous sommes médecins, travailleurs sociaux, travailleurs pairs, infirmières et pharmaciens. Nous utilisons nos expériences et nos nombreuses publications pour diffuser les soins d’addictologie et aussi pour changer la politique américaine et les systèmes de prise en charge de l’addiction dans l’hôpital et dans la ville, et notamment l’accès aux traitements de la méthadone et buprénorphine.

Comment la collaboration avec Benjamin Rolland s’est établie à distance ?

En mai 2021, j’ai reçu un mail de Nathalie Enjolras, un travailleur pair aidant de Lyon. J’avais publié quelques études sur le rôle des pairs dans notre équipe, et elle voulait apprendre plus de notre travail. J’ai invité Nathalie à participer à quelques interventions que je donnais. J’ai découvert les systèmes français, qui peuvent être un modèle, mais qui sont largement inconnus aux USA. Nathalie m’a présentée au Pr Rolland, qui a soumis une demande à la Fondation Neurodis dans le cadre du programme de la Chaire CIC, pour m’inviter à venir collaborer.

Quels sont les objectifs de votre séjour à Lyon ?

Aux USA, en ce moment, plus de cent mille personnes meurent d’overdose chaque année et beaucoup plus meurent à cause d’autres complications liées à la consommation de drogues. Et chaque décès est évitable.

Les traitements, méthadone et buprénorphine, sont extrêmement efficaces pour réduire les overdoses, les infections comme le VIH, prévenir les décès. Mais, ils restent largement sous-utilisés aux Etats Unis. Moins de 18% des Américains qui en ont besoin les reçoivent. Maintenant, il y a un mouvement aux Etats-Unis pour modifier des politiques pour améliorer l’accès aux traitements. Mais, changer la politique ne va pas changer les pratiques sans mettre en place des systèmes de délivrance de soin.

Dans cette perspective, la France offre des leçons importantes. En France, 87% des gens qui en ont besoin reçoivent de la méthadone et de la buprénorphine, et, il y des systèmes de réduction de risque qui sont extraordinaires, mais pas très bien connus en dehors de l’Europe. Mon but est d’étudier le modèle français, faire des comparaisons avec les E-U, et de collaborer pour diriger les réformes aux États-Unis.

En parallèle, les opioïdes ultrapuissants comme le fentanyl, qui inondent le marché noir américain, constituent aussi une menace pour la France et l’Europe. Le fentanyl a fondamentalement changé la prise en charge des patients, les situations d’overdose, la prévention, le sevrage, et les stratégies pour initier l’usage de la méthadone et de la buprénorphine. La France pourrait bénéficier des expériences des américains face à la crise du fentanyl.

Le but est que ces recherches bénéficient à la fois les Etats-Unis et la France. 

Quels sont les bénéfices d’un séjour en présentiel ?

Les bénéfices d’un séjour en présentiel sont énormes. Ici à Lyon et en France, j’ai l’opportunité de faire les visites régulières sur des centres de soin en addictologies (les CSAPAs) et de réduction de risque (les CAARUD), visiter des programmes innovants (ex : le bus de méthadone à Paris), parler avec des médecins à l’Agence Régionale de Santé etc . On ne peut pas avoir la même expérience ou faire ce type de recherche de l’étranger. C’est une opportunité incroyable pour développer les collaborations pour la recherche et la formation entre les professionnels en France et les USA, qui peuvent continuer pendant de nombreuses années.

De mon point de vue ce type d’aide n’a pas de prix, et à plusieurs niveaux, à la fois au niveau scientifique, au niveau de la collaboration et au niveau des échanges culturels. De mon expérience, ce type de programmes dans le domaine de la médecine est rare et c’est très précieux.

 

Merci au CIC Lyonnaise de banque pour son soutien fidèle et décisif dans les coopérations scientifiques internationales !
Pr Stéphane Thobois, Président de la Fondation Neurodis